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Virginie Lamontagne, service communication à l’ANLCI, Agence Nationale de Lutte Contre l’Illettrisme, interviewée par Asnate Simane, Robin Sepulcre, Alice Kopp et Anne Marchis Mouren le 19 mars 2014.

• Nous : Nous allons parler de la campagne grande cause nationale. Est-ce que vous pourriez nous parler de l’objectif originel de la campagne, d’où elle est partie ?
Virginie Lamontagne : La campagne est d’abord partie de notre intention de proposer aux membres du comité consultatif que l’on fédère (nous sommes un groupement d’intérêt public interministériel qui a la particularité de fonctionner avec un comité consultatif très représentatif de la société civile, c’est-à-dire que nous sommes un groupement d’intérêt public interministériel, au sein de notre conseil d’administration il y a à la fois des grands ministères mais aussi la SNCF, des acteurs des travaux publics, des entreprises, des membres de l’UNESCO, des membres qui définissent le cadre d’action de l’agence, et nous organisons notre activité avec le comité consultatif : ce sont à peu près 80 représentants de la société civile, davantage du secteur associatif, des partenaires sociaux, des organisations caritatives, on y retrouve ATD Quart Monde, Emmaüs, le Medef (on fait des écarts assez spectaculaires), l’AFEV, les mouvements d’éducation populaire, les FRANCA, les CELEA, la ligue de l’enseignement, etc...Ce sont donc des acteurs avec lesquels nous avons des habitudes de travail, de production (demain nous les réunissons à Paris, comme nous le faisons à peu près trois fois par an, nous signons avec certains d’entre eux des conventions de coopération, des conventions spécifiques de travail, nous pouvons aussi proposer des productions spécifiques sur une thématique : le monde du travail ou l’insertion des jeunes. Nous avons avec eux des méthodes et des cadres de travail définis, et nous leur avons proposé de s’engager au sein d’un collectif pour demander la grande cause nationale.

A partir de là, pendant la phase de candidature, nous avons eu envie, et c’était finalement quelque chose d’assez inédit quand on regarde les causes précédentes de proposer déjà une campagne de candidature print, une campagne d’affichage, et nous avons défini avec eux un certain nombre d’éléments clés, qui allaient nous permettre de donner les attendus pour cette campagne. C’était vraiment l’idée de montrer l’illettrisme tel qu’il est : c’est un handicap mais c’est une situation de laquelle on peut sortir. Nous ne voulions pas être stigmatisant, ne pas en rajouter sur le pathos, ne pas être plombant sur un sujet qui déjà est ressenti très douloureusement par les personnes qui y sont confrontées, porter un message positif, changer le regard. Vraiment, si on devait synthétiser les objectifs, ce serait : changer le regard, oser réapprendre. Voilà les deux axes forts, partagés par le collectif.

C'était extrêmement important pour les partenaires sociaux de dire que la formation de base est un enjeu essentiel, surtout dans des périodes de tension économique, pour les chefs d’entreprise ce serait pour des raisons de compétitivité, puis dans l’associatif, on connaît toutes les questions un peu cruciales de revalorisation de l’image de soi en formation entre les personnes qui sont obligées de dissimuler qu’elles ne maîtrisent pas les savoirs de base.
Donc c’était le changement de regard, se demander ce que tout un chacun en tant que citoyen peut faire, en terme de prise d’information minimale, parce que c’est un phénomène très invisible :il est caché par les personnes qui y sont confrontées. Et donc, à partir de ces quelques idées fortes, nous sommes allés rencontrer l’agence DDB Paris, en leur proposant de nous faire gracieusement cette campagne, de leur laisser champ libre. Nous avons laissé la créativité s’exprimer de leur côté à partir de ces idées. Nous avions déjà travaillé par le passé avec eux, nous avions remporté le grand prix Stratégie en 2006, avec la lettre d’un père en formation qui était parue dans Libé et dans la presse.

Quand on voyait la lettre de prime d’abord on pensait vraiment que c’était une écriture très grossière d’un enfant, mais en réalité, c’était un père écrivant à son fils pour la première fois. On réalisait la chose à la fin de la lecture de la lettre, il y avait un effet très interpellant et il nous semblait aussi que cet effet d’interpellation était très intéressant. J’ai été chef de projet sur le projet grande cause 2013, j’ai alors regardé ce qu’il se faisait un peu dans les autres pays et il faut vraiment, notamment par rapport à une grande cause nationale, comprendre où on en est à l’échelle d’une société par rapport à l’imprégnation de ce sujet. Nous avons été parfois face à certains membres du collectif qui nous disaient : “il faut aller plus loin, il faut davantage dire - entrez en formation, osez réapprendre” déjà le call to action, mais nous nous sommes rendu compte que nous n’en étions pas encore là et que nous avions d’abord un énorme travail d’information à gagner auprès du grand public.

Ce travail d’information a vraiment fait partie des conditions de définition de la campagne. D’abord d’informer sur le phénomène, la place qu’il occupe en France, sa réalité, sa définition même, puisque l’illettrisme est confondu avec le français langue étrangère ou avec l’analphabétisme, alors que ça regroupe des situations très différentes notamment en formation. DDB a donc choisi de travailler à nouveau sur cette ligne de l’interpellation. Ça a été vraiment leur première proposition : détourner les codes de la publicité, parce qu’elle est partout, parce que quand on passe devant on ne se pose pas la question de savoir qui la lit ou pas, qui la comprend ou pas et du coup ça nous a semblé d’emblée intéressant parce que ça recoupait plusieurs niveaux d’interprétation. C’était une campagne complexe quand même, parce qu’on peut vraiment passer devant, ne pas comprendre, la voir trop rapidement. Elle s’adressait aux personnes qui ne sont pas concernées, elle s’adresse au grand public.

Après nous nous sommes rendu compte qu’elle a été utilisée en formation, qu’elle a énormément voyagé sous forme d’affiche dans les organismes, les missions locales, les structures d’insertion, les associations, qui finalement s’en sont beaucoup servis pour interpeller en interne. Nous sommes une agence nationale basée à Lyon et nous avons des chargés de mission dans toutes les régions, au sein des préfectures, et une cinquantaine de centres de ressources illettrisme. Par conséquent, tous nos collègues chargés de mission ont mis ces affiches dans les préfectures et nous on dit (et on l’a beaucoup retrouvé dans les grandes entreprises parfois même sur les panneaux des représentations syndicales) que c’est très étonnant, parce qu’il y avait toujours cet effet “mais qu’est-ce que tu fais à faire de la pub pour un film ou une voiture?”. Les personnes réalisaient ensuite leur erreur et ça générait systématiquement le débat. On nous a dit, dans les couloirs des préfectures, que jamais une campagne n’a été aussi efficace à cause de cet effet de méprise de départ. Les gens se disaient “ah mais oui, finalement, on se rend compte que près de 10% des adultes ne peuvent pas lire ces affiches”. Cet effet que nous constatons au quotidien quand les gens prennent conscience du phénomène de dire “ah oui, la personne qui dans le métro m’a demandé son chemin, peut-être qu’elle ne savait pas lire”, le médecin qui se dit “la personne qui ne lit pas son ordonnance”. Toutes les multiples pratiques professionnelles avec lesquelles on travaille, justement sur la question de la formation de base, font toujours ce constat là en premier lieu, de la surprise, sur le nombre de personnes concernées, leur capacité à dissimuler les difficultés, les contourner, le nombre de personnes qui sont dans l’emploi.

En réalité nous avons beaucoup d’idées reçues sur l’illettrisme. Cette campagne offrait l’intérêt de proposer cet effet frappant d’emblée. Mais aussi elle recoupait d’autres dimensions intéressantes : elle prenait en compte l’idée de la publicité, des petites lignes sur les clauses des contrats, des questions de surendettement, toutes ces choses qu’on peut considérer assez évidentes mais qui sont tenues à distance pour à peu près 10% de nos concitoyens. Cette campagne exprimait tout cela d’un seul coup, c’est-à-dire que vous êtes habitués à passer devant des affiches, à les décoder, et bien dites vous que c’est un acquis qui n’est pas forcément, dans un pays industrialisé comme le nôtre, partagé par tous.

Il y a encore beaucoup de choses à faire, et nous travaillons notamment avec l’armée, avec le ministère de la défense et de l’éducation nationale pour faire passer des tests à des jeunes en France, les journées d’appel de préparation à la défense. Les taux au sortir de l’école de jeunes sont encore extrêmement préoccupants, ce sont près de 11,7% des jeunes en très grande difficulté (l’année dernière), et 4,9% en incapacité sur des tests très simples, de comprendre un texte simple du quotidien. Lorsque nous travaillons avec l’INSEE, de la même façon quand nous travaillons avec le ministère de la défense, on s’appuie sur des écrits du quotidien. Quand nous faisons passer avec l’INSEE le module au sein de l’enquête information vie quotidienne des français, le module que nous avons élaboré avec plusieurs universités pour mesurer les niveaux de compréhension à l’écrit s’appuient sur un programme télé, un plan, des questions très simples de repérage sur des écrits du quotidien. C’est donc à partir de ce module et de ces enquêtes que l’on obtient le chiffre global pour les adultes, qui est maintenant de 7% des adultes (on a baissé de deux points). On espérait qu’au fil de l’année de grande cause, chacun puisse faire l’effort d’une prise d’information simple sur le phénomène, et cette campagne en constituait un déclencheur. Elle a fonctionné, elle a gagné trois prix prestigieux, dont deux de compétitions internationales : meilleure campagne d’intérêt général, de nouveau dans le grand Prix Stratégie, meilleure campagne d’intérêt général. Mais en fait, nous savions, et c’est ainsi que nous l’avons présentée avec le collectif, qu’elle fonctionnait parce que nous l’avons pensée d’emblée corrélée à la communication de terrain. C’est-à-dire que nous savions qu’elle s’adressait au grand public, qu’elle prenait un parti pris assez fort d’interpellation, de détournement. Et pour avoir un message un peu plus direct, il existe un numéro indigo pour savoir où vous former, comment agir, qui peut vous aider sur les territoires. Nous avons travaillé avec la presse quotidienne, départementale, pour proposer des encarts dans les journaux, qui étaient détournés de cette campagne aussi. Il y a notamment un petit cochon, une petite tirelire de banque mais à côté de laquelle on posait du rédactionnel, des informations clés, le numéro indigo. Et le collectif lui-même, tout au long de l’année (donc ça va de la mutualité française à la SNCF en passant par la SFDT, la CGT) a proposé des dossiers spéciaux, des articles dans leur communication interne, externe, des newsletters, des dossiers dédiés, des supports, les apprentis de l’auteur par exemple ont fait un serious game sur internet. Tous les codes de l’écrit se confondaient, il fallait passer un certain nombre d’épreuves en montrant comment se mettre en situation. Donc chacun, selon son “karma”, a développé des outils, des productions, des affiches, une exposition. Et nous avons donc eu des échelons de communication très complémentaires, et surtout une intention de coupler cela avec de l’événementiel. Nous avons donc organisé nous-mêmes directement, ANLCI, des assises dans toutes les régions, puis trois jours d’assises à Lyon, on a réuni 1000 personnes, des assises nationales et européennes de l’illettrisme. Et du côté des membres du collectif, plus de cent manifestations labellisées agir contre l’illettrisme. Et si nous les voyons demain, c’est parce que, forts de cette dynamique commune, nous n’avons pas envie de laisser retomber l’effet, ce consensus que nous avons eu avec le collectif, c’est-à-dire que chacun, indépendamment de ses orientations, de ses champs d’intervention a vraiment joué le jeu de partager le message, de partager les outils et les ressources.

Nous voudrions donc, et c’est aussi l’une des préconisations du rapport du conseil national de la formation professionnelle, proposer une journée nationale d’action contre l’illettrisme, le 8 septembre. Nous allons nous adosser comme d’autres pays européens ou le Canada, à la journée mondiale pour l’alphabétisation de l’UNESCO. Nous allons sans doute travailler en partenariat avec l’UNESCO pour, pour la première fois, organiser une journée dédiée à l’action contre l’illettrisme.

• N : Pour revenir à l’agence DDB, comment les avez-vous rencontrés? Vous avez travaillé avec eux en 2006, comment en êtes-vous venus à travailler avec cette agence en particulier?
VL : Je pense que la première fois, c’est venu d’une initiative de leur part, comme d’autres agences le font très régulièrement. Travailler sur le champ de l’intérêt général, même pour des agences qui comme DDB ont de multiples contrats, il faut avouer que cela suscite un intérêt énorme du côté des équipes créatives. Nous avons su par exemple que pour le spot télé - il a été financé par les caisses de dépôts, mais nous avons fait appel à un réalisateur allemand, qui a fait toutes les campagnes Levi’s, Mercedez, qui fait des spots publicitaires extrêmement léchés, des ralentis extraordinaires, des effets spéciaux, et toutes ses équipes à travers sa boîte de production à Paris ont choisi de travailler gracieusement, bénévolement. Pour avoir un spot détournant un générique de blockbuster comme nous l’avons fait, c’était des budgets cinq, six fois supérieures à ce que nous pouvions proposer. Ils nous ont fait part après, en nous écrivant un texte exprimant leur engouement, le plaisir qu’ils avaient eu à travailler sur ce projet. Ils ont tourné le spot dans un entrepôt en banlieue parisienne. Notre correspondante à DDB Sophie Legent m’a dit qu’elle était passée la nuit voir les studios de montage et que les acteurs avaient vraiment adoré faire ça. Ils se sont beaucoup engagés, ils nous ont écrit un texte après pour dire à quel point ça avait été important, agréable pour eux. Et donc ça c’était quelque chose de très fort qu’on a fait avec le collectif, parce que nous nous rendions compte que c’est une cause qui interroge, à partir de laquelle chacun peut se demander ce qu’il peut faire, à son niveau, et c’est vraiment ce que nous avions envie de faire avec cette grande cause. Après évidemment, d’autres agences nous avaient proposé des pistes, nous avaient proposé des campagnes pas inintéressantes. Et puis après, une fois que la campagne Grande cause a été proposée, pendant la phase de candidature, nous avons diffusé ça par exemple par Clear Channel, l’affichage de luxe dans les parkings, l’affichage rétro éclairé. Et puis, avec Vu en ville, dans la presse aussi un peu. On a passé un appel en revanche, quand nous avons eu le label pour trouver une agence, un appel d’offre. Mais, finalement, nous sommes revenus vers DDB, en tous cas pour la campagne officielle, puisque nous nous sommes dit que nous avions besoin de temps pour que le message passe, infuse, soit véhiculé.

C’est vrai que la dimension affiche a vraiment très bien fonctionné. On nous les a demandé dans les collèges, dans les missions locales, et ça a été l’une des réussites de la grande cause. Nous l’avons vu notamment quand nous avons regardé la typologie des publics qui étaient venus lors des assises régionales et nationales : nous avons beaucoup ouvert les vannes, et touché des publics beaucoup plus larges. C’est-à-dire que jusqu’alors, nous étions plutôt sur le champ des formateurs pour adultes, des DRH, des enseignants pour la prévention de l’illettrisme. Et là nous avons ouvert beaucoup plus large : des animateurs sportifs, des chefs d’entreprise, des personnes de la fonction publique territoriale qui vont être chargées de coordonner les programmes,des personnes de santé, des infirmiers, enfin très largement. Et cette campagne a été beaucoup demandée sous forme d’affiches dans ce type de lieu. On a du faire rééditer plusieurs fois des 40x60, et c’était un usage intéressant de la campagne.

Il y a très peu de temps une personne, Marine Leroy a écrit une mémoire sur la grande cause nationale, les grandes causes nationales et la communication. Elle fait ce travail d’analyse, elle essaye de comprendre un peu les impacts, d’analyser les enjeux. Et d’ailleurs quand nous avions réfléchi à la grande cause nationale, aux pièges à éviter, nous avions eu quand même envie de tenter le coup. Tout ça pour dire qu’en réalité, cela peut avoir un impact extrêmement limité. Les retombées par exemple sur les numéros verts d’un affichage dans le métro, ça n’a rien de spectaculaire en fait, rien du tout. Alors que nous, nous avions cette intention initiale d’une campagne très grand public et finalement, elle a été beaucoup utilisée dans des structures locales, des missions locales des structures de terrain, Pôle Emploi, des établissements, beaucoup dans les collèges, pour les plus jeunes, du collège au lycée, même CFA, on nous l’a beaucoup demandée en centre de formations des apprentis, comme un moyen parfois, une amorce d’échanges sur la question. Les partenaires ou les membres du collectif qui participent à des congrès, la demandent également, l’utilisent comme, encore une fois, une campagne devant laquelle on passe, on se demande ce qui se passe, on s’arrête, et là on engage le débat.

• N : Donc en matière de diffusion, cela a été spontané de la part des membres du collectif?
VL : Oui, beaucoup de demandes ensuite spontanées, en nous disant “j’ai vu votre campagne”. Elle a fait l’objet de quelques émissions : étonnamment ça allait de télé matin au Grand 8, plusieurs fois au JT, et même sur des sujets assez longs. Du coup les gens ont pu la voir par différents canaux, elle a fait l’objet d’un article dans Beaux Arts Magazines, où elle était un peu décodée. Elle a beaucoup voyagé dans des lieux qui s’adressent à des publics vraiment extrêmement divers.

• N : Et vous, en matière de diffusion, quels étaient les premiers diffuseurs que vous avez contacté, est-ce que c’était aussi gracieusement qu’on vous a proposé de diffuser?
VL : C’est-à-dire que, d’abord, la grande Cause nationale ne génère pas du tout de subvention, O euros liés au label. Mais il y a par contre une charte avec l’audiovisuel public, c’est la façon de fonctionner du label. Nous avons donc travaillé tout au long de l’année avec le service d’information du gouvernement. Nous avons pu prévoir d’emblée une campagne radio et une campagne télé. Comme ils nous ont annoncé assez tard que nous avions la grande cause, nous avons calé la campagne avec France Télévision en septembre, mais finalement elle a été diffusée 265 fois. Nous avons notamment échappé aux règles de la publicité, cela veut dire qu’elle a été diffusée après 20h, juste après 20h, collée au JT, collée à la finale de basket (tout le monde l’a vue ce soir là, le lendemain et toute la semaine nous avons reçu des mails), sur des horaires de très grande écoute. Après, j’ai appelé au culot Canal +, qui l’a diffusée aussi pendant 3 semaines sur les chaînes du groupe Canal : Jimmy, Comedie, et nous avons vraiment failli passer dans les salles de cinéma, nous ne perdons pas espoir là-dessus, j’avais contacté Media vision qui devait le voter en réunion, et finalement ce n’est pas passé, à cause d’une autre urgence, mais ça les intéressait beaucoup, et c’est vrai qu’elle était faite pour le cinéma. Nous avons fait des affichages ville, plus petits, clear channel, et puis presse et print 40x60 dans les lieux dont j’ai parlé.

• N : Est-ce que vous pourriez nous parler un peu plus de votre collaboration avec DDB, comment cela s’est passé, comment se sont fait les échanges en matière créative, est-ce que vous avez eu un mot fort à dire sur le sujet, est-ce que vous avez laissé leur créativité complètement débridée?
VL : Nous avons laissé la créativité débridée, j’étais directement en charge de cet échange avec les équipes créatives et avec nos consultants là-bas, dont l’un des directeurs adjoints. Et puis ensuite, nous allions en réunion avec le directeur de l’ANLCI, je revenais avec lui pour acter, et il faut surtout savoir que le service d’information du gouvernement a clairement son mot à dire. Et notamment parce que le premier ministre devait prendre la parole lors de la conférence sociale, finalement ça n’a pas pu être diffusé lors de la conférence sociale, mais nous avions tout prévu, calé pour que ce soit prêt à cette date. Ils ont vraiment un regard important.

Bien sûr après, libre à nous de trancher au final. La collaboration s’est très bien passée, régulièrement vraiment, avec des échanges à partir du pilote, sur toutes les pistes. En fait, le plus gros de nos échanges portait sur le fait que, d’emblée (ça c’était sur la campagne télé), moi j’étais gênée par le fait que la première version était sans voix off. J’étais très gênée par cette idée, parce que je viens d’un dispositif de lutte contre l’illettrisme, j’ai vraiment travaillé au contact des apprenants, j’ai travaillé en Guyane Française pendant quelques années pour des projets culturels en direction des apprenants, et en Amérique du Sud nous travaillions notamment très proches de l’UNESCO, et  je savais vraiment, en ayant vu la première campagne, que les personnes concernées par l’illettrisme pouvaient vraiment se faire avoir, et ce principe me gênait beaucoup. C’est-à-dire qu’ils pouvaient vraiment en parler à des proches en disant, “t’as vu ce film” sans avoir compris que c’était une campagne qui concernait en réalité la situation de l’illettrisme. Vraiment le premier spot était ce blockbuster avec la phrase : trois millions de personnes penseront qu’il s’agissait d’une bande annonce… point. Avec des textes qui passaient très vite.

Je suis allée interviewer peu de temps avant une personne une personne en situation d’illettrisme en formation qui nous avait écrit un texte manifeste pour la grande cause, et qui me disait justement toujours sur la question des idées reçues “moi j’adore les films en VO mais j’arrive pas, même maintenant à la fin de la formation à lire assez vite. Je veux poursuivre la formation jusqu’à ce que je sache lire assez vite les lignes de VO.” L’idée de me dire qu’on manipulait, le mot est fort, mais en tous cas qu’on détournait pour la version télé le spot au point d’en faire un objet de confusion possible, voire de mystification pour les personnes, cela me gênait beaucoup. Mais ça c’était quelque chose qui n’était pas du tout entendu par les créatifs. Il m’a vraiment fallu batailler sur cette question : pour eux, il fallait faire du choc, il fallait, au contraire, en dire le moins possible pour que le buzz se crée, que ça interpelle les gens. J’ai vraiment insisté, nous étions en tension sur ce point, et le directeur du SIG, sans qu’on ait communiqué là-dessus, a envoyé un mail en disant ‘’à lecture de message, il nous semble impossible de ne pas avoir une voix qui permet de faire comprendre tout de même.’’ Nous comprenions le principe, il était très efficace que cela puisse s’adresser au grand public et pas qu’aux personnes concernées, mais j’avais l’impression qu’elles en étaient tout de même exclues, vraiment trop fortement. Le simple fait de dire “l'illettrisme n’est pas une fatalité”, ce qu’on entend à la fin du clip “on peut agir ensemble contre l’illettrisme, réapprendre c’est possible’’ nous savons que ce sont cette multiplicité des messages entendus par les personnes qui les conduit un jour à pousser la porte de la formation. Donc peut-être que si elles se disent “ah oui, j’ai vu passer un numéro indigo” Le numéro indigo justement, que nous voulions absolument voir, et que les créatifs ne voulaient même pas mettre au départ, pour eux il fallait que ce soit complètement détourné. Cette idée là me gênait beaucoup. Cela a été vraiment le gros de nos discussions, enfin c’est resté sympathique mais c’était quand même assez tonique. Et, du coup, ça a été validé par le SIG, qui, d’emblée, sans qu’on ait communiqué au préalable sur cette dimension, avait fait savoir également qu’il leur semblait essentiel d’ouvrir sur la partie télé ce message, la transmission du numéro indigo. Cela fait partie par exemple, des éléments de définition et de retravail sur la campagne qui ont été les nôtres.

• N : En voyant le fichier que vous nous avez envoyé sur la grande cause nationale, les grandes idées les points forts, il y a certaines images qui n’ont pas été retenues dans la campagne finale, est-ce que ça a été aussi une décision commune, est-ce que c’est plutôt vous qui avez fait le tri?

VL : Oui, c’est nous qui avons fait le tri
• N : Sur quels critères?
VL : Notamment pour l’image reprenant une publicité pour le club de vacances, avec, sur les premières images, l’angle très dénudé,qui avait suscité une réaction assez forte. Cela nous semblait peut-être un peu exagéré sur ce côté là, et pouvait renvoyer à d’autres aspects de la pub, qui nous semblait en surajouter. Mais sinon, le téléphone, la voiture, moi j’aimais bien aussi, avec le film de dragon, partir sur la dimension justement entertainment, culturel, sortir de la publicité. J’aurais bien aimé que cette voie là soit même exploitée davantage. Nous avions imaginé des choses qui n’ont pas pu pour certaines raisons, voir le jour.

• N : Est-ce que vous estimez que la campagne a atteint les objectifs que vous aviez fixés?
VL : Oui, vraiment. Pour créer l’effet d’interpellation, certainement, amener les gens à s’informer davantage, certainement. Nous l’avons vu sur la fréquentation du site, à la fréquentation aux assises, sur la demande d’outils (puisqu’en tant que groupement d’intérêt public nous mettons à disposition des gens un certain nombre de ressources : des chiffres, la liste des centres de ressource illettrisme, et puis après, des outils plus opérationnels, utiliser le livre jeunesse dans les actions de formation, le référentiel des compétences en situation professionnelle, le bénévolat dans la lutte contre l’illettrisme, une série de films sur la prévention de l’illettrisme, toutes les situations sur lesquelles on peut s’appuyer) et nous avons eu une demande très importante après la campagne de ces outils.

Et puis finalement, nous avons eu, au-delà des réactions spontanées. Nous n’avons pas fait d’étude qualitative, mais nous nous sommes interrogés là-dessus, nous nous sommes également un peu interrogés les uns les autres au niveau du collectif, de l’équipe nationale et chacun avait, dans son expérience professionnelle, de multiples retours au fil de l’année de personnes qui étaient venues dire “ah bah voilà, j’ai vu l’illettrisme la grande cause”, et nous nous sommes rendu compte qu’un certain nombre de messages de définition étaient passés. Déjà pour les gens c’était plus clair, et du coup, le fait que cette campagne au fil de l’année ait fait l’objet d’une demande en tant que support de formation plusieurs fois, comme un outil permettant encore une fois de faire passer aux jeunes des messages - nous participons par exemple chaque année au salon de l’éducation, dans ce cadre nous avions fait des mini livres, des abécédaires contre l’illettrisme, c’est un produit qui marchait très bien auprès des jeunes, et souvent les jeunes arrivaient en groupe, et l’un revenait nous voir après en disant “il est possible que je connaisse quelqu’un qui est confronté à l’illettrisme”, on se rendait parfois compte que c’était l’un des parents. C’est un travail que nous avons à faire au quotidien, constamment.

Nous avons notamment un dispositif qui vient d’entrer dans la circulaire de l’éducation nationale qui s’appelle les actions éducatives familiales, et il s’agit de s’interroger sur comment toucher les parents - pour en revenir à la campagne comme support de formation, c’est vraiment un levier, un élément déclencheur très intéressant pour tous les âges, pour amener le sujet, dire justement qu’il concerne tous les âges, que la prévention c’est une chose, mais qu’on peut être adulte et en situation d’illettrisme. Le fait de partir de ce type d’exemple pour dire qu’entre autres dans le monde de la publicité, dans tous les écrits qui sont autour de nous, se mettre dans la peau d’une personne en situation d’illettrisme. Cela aurait été une des idées intéressantes que nous avions prévu de creuser : faire une exposition en prenant comme exemple (le grand écart est un peu osé), mais il y a eu une année une exposition à la cité des sciences dans la peau d’un sdf. Cela fait plusieurs fois que nous nous interrogeons là-dessus, dans la peau de, se mettre dans des situations du quotidien (dans les transports, dans sa salle de bain) à la place d’une personne en situation d’illettrisme. Parce que nous savons parfaitement que les transports publics, c’est une vraie complexité, pour les personnes qui rentrent en formation, qui mémorisent le nombre de stations, qui sont perdues dès qu’un élément inattendu rentre dans le processus, et c’était aussi, à travers cette campagne, une façon de s’interroger et faire ce transfert un instant, de se dire voilà, par rapport à la publicité en tous cas, je ne me pose même pas la question du fait de savoir qu’un certain nombre de mes concitoyens n’ont pas accès à l’écrit. Dans ce sens nous avons vraiment atteint le but, et pour nous cela constitue une marche. Chacun s’accorde pour dire que cela a été un coup d’accélérateur.

Il y a eu un certain nombre d’engagements : le plan de prévention de l’illettrisme signé, annoncé lors de nos assises en fin d’année, une idée très forte se met en place avec les questions nationales, la réussite éducative, mais aussi  aujourd’hui à l’heure de la réforme de la formation professionnelle (un sujet qui occupe vraiment l’espace) se dire que c’est aussi un enjeu de compétitivité, de concentrer les fonds de la formation vers les personnes les moins formées. Avec ce rapport du conseil national sur les formations professionnelles tout au long de la vie, qui est sorti fin décembre et qui dresse des préconisations. Avec le collectif nous nous emparons de ces préconisations en direction des plus jeunes, pour une action sur le territoire plus homogène. En tout cas, cela a été la première marche que nous souhaitions. Et aujourd’hui, en poursuivant cet effet d’information et d’interpellation, nous nous disons, en tous cas moi c’était vraiment mon idée pour le coup en tant que responsable de communication au début de la grande cause, qu’il fallait passer le message dans la société, et ensuite c’est ce que nous nous disions avec le collectif, chaque chose en son temps. On sera prêt lorsqu’on verra à avoir un message davantage ancré sur le call to action. Et aller plus loin sur des situations qui montrent tout ce qu’on peut faire au quotidien  quand on se forme.

• N : Vous parliez au début de changer le regard sur l’illettrisme. Est-ce que vous pensez qu’il y avait, avant cette campagne, un regard en France sur l’illettrisme?
VL : En tant que groupement d’intérêt public nous avons la particularité de travailler vraiment à partir de l’observation du territoire, nous sommes soutenus par le fonds social européen depuis 2004, et observés par l’Europe, nous sommes donc rentrés dans le High level group sur l’éducation des adultes. Nous avons fait un séminaire de restitution auprès de nos partenaires européens le mois dernier à l’UNESCO, pendant lequel nous leur avons présenté la campagne, les objectifs, pourquoi nous avions fait ça, et je dois avouer que très sincèrement, les pays européens qui étaient face de nous étaient assez épatés. Ils en ont vraiment témoigné, et étaient assez étonnés de ce que la campagne nous avait permis de faire à l’échelle d’une année. J’avais invité aux assises nationales la directrice du centre pour l’alphabétisation du Canada Québec, et elle disait “ce que vous avez réussi à faire en impliquant la société civile” - parce que nous les regardons toujours comme des opérateurs qui sont très en avance sur ces problématiques de santé, de prévention - “pour le coup, votre travail avec la société civile, avec ce message partagé, cette campagne, ces opérations, c’est quelque choses sur lequel moi je vais demander que l’on s’oriente”.

Nous sommes soutenus par le fonds social européen parce que nous observons les pratiques de terrain. C’est un processus très structurant de notre activité, c’est-à-dire qu’avec une démarche qui est vraiment très structurante, avec une énorme ingénierie de projet qui s’appelle le forum permanent des pratiques, nous allons observer pendant 2 ans une pratique réussie dans une région, dans l’entreprise. Nous sommes allés chez Vittel en Alsace, nous allons aller dans les espaces publics numériques en Basse Normandie. Et avec l’aide d’un expert que nous missionnons, et une dizaine de praticiens, nous décortiquons, analysons cette pratique, ses conditions de réussite, ses freins. Nous payons les journées de travail, c’est vraiment une démarche à l’issue de laquelle nous fournissons un guide d’analyse de la pratique, qui est un guide de multiplication, il y a vraiment des attendus très importants, des restitutions. Et donc, nous partions de l’observation de ces pratiques, et à travers cela nous voyions toujours ce problème de définition du phénomène, et à tous les niveaux : non ce n’est pas le problème des zones sensibles, c’est plutôt le problème des zones rurales, quand on dit “ah bah ça c’est le problème des jeunes des quartiers”, et bien non, c’est plutôt les plus de 45 ans, c’est plutôt les zones rurales, et puis surtout la confusion : ce sont des personnes qui ont été scolarisées en France, qui parlaient le français à la maison pour 75% d’entre eux à l’âge de 5 ans.

La définition et les idées reçues : être très étonnés du nombre de personnes qui travaillent, ne pas comprendre comment c’est possible. Or les stratégies de contournement des personnes en entreprise sont extrêmement élaborées, extrêmement complexes, même parfois, et cela parait toujours frappant, l’usage d’un ordinateur est possible. Nous avons vu avec assistance publique hôpitaux de paris il y a quelques années, des personnes qui enregistraient des patients qui étaient en situation d’illettrisme, qui faisaient même moins d’erreur que les personnes lettrées à leur côté, parce qu’elles reportaient mot à mot chaque champ avec la carte d’identité de la personne. Mais pourtant, dans l’absolu elles se trouvaient incapables de lire un message du quotidien.

Il y a donc toutes sortes d’idées reçues, et surtout, l’une des dimensions qui étaient un peu préoccupantes était que les personnes confrontées à l’illettrisme ont un passé scolaire douloureux pour un certain nombre de raisons, et elles ne pensent pas qu’il soit possible de réapprendre. Elles pensent que c’est vraiment condamné pour elles. Cette campagne, on l’espère, pourrait être un premier pas vers cette prise de conscience. C’est immanquablement le premier message (encore une fois, je suis aujourd’hui encore souvent sur le terrain pour interroger les personnes) : une personne qui entre en formation et qui a réussi a tout de suite envie de faire savoir à d’autres que c’est possible. C’est quelque chose extrêmement fort que nous voyons toujours. Il y a peu de temps la personne dont je parlais, concernant le sous-titrage des voix, m’a dit : “les femmes se sont battues pour le droit de vote, et un jour j’ai réfléchi à ça, et je me suis demandé pourquoi nous on est toujours dans la honte de dire ça”. Il est apprenti cuisinier dans un centre pour handicapés à Paris et est entré en formation. Ses collègues avec qui il s’entendait très bien et la directrice des ressources humaines ont dit : “non, tu ne peux pas progresser parce que tu ne peux pas laisser de mots écrits, tu ne peux pas lire nos mots écrits”. Il a voulu faire une formation pour devenir moniteur lui-même et a dit : “je me suis rendu compte à quel point j’étais dans la honte”. C’était une personne qui le cachait à son propre fils et, étant passé par la formation, il a écrit un texte qu’on a apporté au premier ministre, disant “je me suis rendu compte que nous mêmes devions nous battre pour ça, l’assumer en le disant, et en disant que c’est possible.

C’est comme ça qu’on fera changer les choses.” C’était un axe fort, en espérant informer sur le phénomène, coupler cela avec une communication de terrain avec ces autres informations, ce que ça veut dire : oui on peut en sortir. On n’utilise pas les mêmes méthodes en formation pour adultes que celles qu’on utilise à l’école, on utilise d’autres détours, notamment le détour culturel par exemple. On peut en sortir, et c’est ce changement de regard là qui a pu être amorcé avec cette campagne.

• N : Vous parlez du regard qu’on porte sur les personnes en situation d’illettrisme, vous pensiez donc que par la campagne, les gens allaient se mettre, le temps de quelques secondes à la place d’une de ces personnes. Quel était votre avis sur ce que les personnes en situation d’illettrisme elles-mêmes allaient penser de la campagne ? Qu’attendiez-vous comme réaction de leur part ?
VL : C’est toujours un peu plus sujet à question, je n’étais pas sûre de la façon dont ils allaient  ressentir la campagne. Jusqu’alors, par le passé on nous a proposé beaucoup de campagnes qui, pour le coup, pouvaient vraiment être stigmatisantes, sans même que les créatifs s’en rendent compte. On nous a parfois proposé des campagnes sur lesquelles on se rendait compte qu’ils étaient déconnectés. On peut en citer une mais alors je ne dirai pas qui l’avait proposée, mais on nous avait proposé une opération, il y a quelques années, qui consistait à inscrire des mots en creux dans des grands blocs de plexiglas : des notices de médicaments, des contrats de travail, et les remplir de nourriture, de viande, d’œufs en les laissant pourrir. Les blocs auraient été posés sur des grandes places publiques, comme devant le Centre Pompidou. Je ne sais pas quelle était l’intention des créatifs, c’était une très grosse agence qui nous a proposé cela en nous disant : “vous allez avoir le JT c’est sûr, TF1 dès le premier soir etc” Mais j’ai essayé de leur dire que les symboles qui sont associés à ça : le pourrissement, la dégénérescence auraient pu être ressentis très négativement par les personnes concernées. Ils avaient ensuite proposé une campagne print abominable avec des lettres qui moisissent, qui pourrissent. Pour le coup, le ressenti était très violent. Il y a eu des exemples un peu équivalents à ça, plus dans l’idée de montrer une situation d’empêchement, mais qui ne montraient pas du tout qu’on peut sortir de cette situation, qui la montrait comme quelque chose de bloqué. Le parti pris était de faire de cette campagne une campagne grand public.

Nous ne savions pas exactement comment les personnes concernées allaient la recevoir. Après, il faut toujours que cette campagne soit accompagnée, parce que même pour une personne avec tous les codes de l’écrit, elle nécessite ce temps d’arrêt, ce temps d’analyse. Ce n’est pas une campagne devant laquelle on peut passer rapidement, on s’y arrête un peu longuement. Donc chaque fois qu’elle est accompagnée, elle l’a été une époque en formation, elle a constitué un support de formation intéressant et finalement les personnes (parce que nous savons que dans la réalité des formations, il y a aussi des cours, il y a la fondation d’une banque (il y en a plusieurs) qui s’est intéressée à l’illettrisme de l’argent, le rapport au budget familial) ne se sont pas senties stigmatisées par la campagne et c’est vrai qu’elles ne l’étaient pas. La campagne visait le grand public par cet effet de détournement, en détournant la publicité. La campagne a permis aux personnes concernées de parler et d’échanger sur les difficultés qu’elles peuvent ressentir au quotidien, justement à pouvoir comprendre les contrats, comprendre certains éléments de la publicité, décoder une information. La campagne constitue là aussi un point de départ dans l’échange. Nous n’avons eu aucune réaction négative finalement. Aucune personne au final ne nous a dit : “voilà, je l’ai mal vécu”. J’ai interrogé des associations qui travaillent beaucoup avec les apprenants et dont je savais qu’elles avaient utilisé la campagne, et ça n’a pas été vécu douloureusement. On espère que pour elles aussi ça puisse constituer un outil de formation.

J’étais également en charge d’une table ronde pendant les assises nationales sur : changer de regard sur l’illettrisme en France et en Europe, et c’était très intéressant, parce que nous avons vu comment nos collègues belges de lire et écrire Belgique, qui travaillent avec l’université populaire (ils font un travail extrêmement intéressant à l’occasion du 8 septembre sur des campagnes qui associent les apprenants, l’année dernière c’était face à la crise économique, c’était toute une série d’affiche “si tu veux bosser y à qu’à”, des grandes affiches noir et blanc, “tu cherches du boulot t’en trouves”, des slogans qui étaient assez forts, qui étaient portés par les apprenants eux-mêmes, qui allaient les remettre dans des cafés, dans des restaurants, avec des sets pour faire comprendre que c’est bien joli les discours un peu incantatoires, “t’as qu’à” mais ça ne suffit pas). Cette campagne et d’autres sont donc présentées, faites par exemple par le Canada qui font la journée nationale de l’alphabétisation familiale.

C’est très intéressant pour nous, pour nos actions éducatives, ceux qui sont très forts là-dessus ce sont les irlandais : ils utilisent énormément la télévision, ils ont même fait de la télé réalité, ils ont fait des programmes de formation à la télé, vraiment pour les adultes, et des choses qui sont très bien faites avec des portraits à la télévision, des portraits de personnes concernées, très très chouettes. C’est également quelque chose que j’aurais vraiment aimé proposer à France Télévision, mais cela fait partie des pistes que nous allons réactiver. C’est-à-dire que nous avons de très beaux portraits de personnes. Nous l’avions fait, nous avions diffusé  énormément de petits témoignages, de photos. Encore une fois, il s’agit de changer le regard.

C’est toujours, par exemple une des personnes (Il est extraordinaire nous avons fait un film sur lui) disait “oh non moi, j’ai peur, je veux qu’on change le prénom, je ne suis pas sûr d’y aller, les copains de mon fils vont se moquer de moi, et en fait j’oserai le montrer à personne”, et en réalité, quand il a vu à quel point c’était positif, que nous proposions des choses, que nous mettions en avant les idées telles que : j’ai confiance en moi, ce que la formation m’a permis de faire, lui même a dit qu’il le donnait autour de lui, qu’il le montrait. C’est le meilleur gage de réussite que l’on puisse imaginer. Nous avons fait des équivalents en film de ces petits portraits là, qui ont été faits en Irlande : nous avons pris des témoignages, et ces petits portraits très chouettes, très valorisants, c’est quelque chose vers lequel on aimerait aller, et qui serait une continuité de cette campagne.

• N : En parlant de continuité, vous avez dit que la première marche était cette campagne, est-ce que vous pensez retravailler avec DDB, pour une étape suivante?
VL : Pour l’instant, nous avons relancé un appel, mais c’était sur une base différente. C’était de dire : nous avons labellisé des évènements pendant l’année, ça a extrêmement bien marché, et du coup d’autres nous l’ont demandé (Mitsubishi electric est venu nous voir en janvier en nous disant qu’ils allaient faire une vente au profit de personnes, faire un évènement, et nous demandant si eux aussi pouvaient obtenir le label agir ensemble contre l’illettrisme). Nous avons donc passé un appel à projet auprès des agences de communication, de création, pour refaire un label 2014 (cette fois déconnecté du tampon premier ministre cause nationale évidemment), mais renouveler cette idée, toute l’année et bien sûr plus spécifiquement pendant la semaine de septembre, recenser sur notre site et sur un site dédié les manifestations agir contre l’illettrisme, leur fournir un kit d’informations, les éléments de langage que nous avons en commun, depuis cette grande cause. Et justement comme nous allons un peu plus loin que “changer le regard”, disons qu’aujourd’hui nous allons un peu plus aller vers le : “oser réapprendre”. Je pense donc que c’est encore un petit peu tôt, mais ce ne serait pas étonnant, peut-être pour la journée du 8, peut-être l’année suivante, mais en tous cas nous aurons sûrement un nouvel appel aux agences, notamment DDB, peut-être sur cette question du “oser réapprendre”.

• N : Pour le cahier des charges, est-ce que vous avez déjà des idées visuelles, de ce que cela pourrait donner?
VL : Là pour le coup, il y avait eu des campagnes très intéressantes, je pense qu’il faut vraiment illustrer à partir des situations du quotidien. Nous avions été partenaires d’un festival qui s’appelle Mots à maux, et c’était un appel aux internautes pour faire un film de 3 minutes sur l’illettrisme, et le film qui a gagné et a ensuite été largement diffusé sur France télévision était fait par deux jeunes et montrait une fille au volant, et quelqu’un derrière qui klaxonne et s’énerve, il la double, il y a un arrêt sur image, et la phrase : cet homme est un imbécile cette femme est illettrée, une phrase assez efficace ensuite. Les agences avaient déjà un peu exploré cela, les situations du quotidien, une personne dans un musée qui regardait une toile, une grande affiche qui avait été proposée, avec les mots à côté qui étaient illisibles, le message parlait de l’accompagnement, de pouvoir s’associer, de pouvoir partager avec sa famille, avec ses proches, avec son enfant. Donc je pense qu’une campagne qui réussirait (et ce n’est pas si facile que cela), en un coup d’oeil, à attraper une situation du quotidien très emblématique.

C’est toujours un peu dans cet effet d’interpellation, de dire : pour moi c’est un geste normal, ça ne l’est pas pour tous. Ne serait-ce que prendre le métro, le fameux “j’ai oublié mes lunettes”, dites vous que quand quelqu’un vous dit vous demande de lire le poids sur la balance des fruits et légumes, en disant : j’ai oublié mes lunettes, ou dans le métro, il faut se dire que la moitié d’entre eux sont  en réalité en situation d’illettrisme. Cet aspect là par contre a été exploité dans des dessins de presse. Mais si on pouvait, intelligemment, et peut-être davantage à partir de la photo, travailler cette idée là, ce sera quelque chose vers lequel j’aurai envie d’aller avec les créatifs lorsqu’on sera à cette intention.

• N : Est-ce que vous imaginez une campagne contre l’illettrisme sans visuel, est-ce que l’image est vraiment partie prenante de votre travail?
VL : On peut tout à fait imaginer. Après, je pense que nous ferions comme pendant la phase de candidature, nous partirions de nos intentions, peut-être de quelques messages et nous laisserions venir les idées en la matière. Après pour le coup, chacun son métier, on peut être surpris et on peut voir, après ce qui est intéressant, c’est les campagnes desquelles on peut s’emparer en formation, la question de la formation de la remédiation, c’est le coeur. Voire pourquoi pas les décliner, sous la forme d’événements ou sur internet, ça c’est des pistes qu’on regarderait aujourd’hui.

• N : Est-ce qu’on peut revenir sur ce terme de méprise. On a vu qu’un élément important était le choc visuel, la surprise, l’interpellation, est-ce que vous avez aussi eu des retours sur les codes de la publicité, des gens qui auraient vu dans cette campagne une interrogation sur notre société qui utilise les images d’une façon mensongère
VL : Oui biensûr, et d’ailleurs ça nous a été adressé au départ comme un reproche, et finalement, beaucoup ont été fairplay et m’ont rappelé ensuite, notamment un réseau de lecteurs retraités qui sont souvent d’anciens cadres d’entreprise, enseignants et qui au départ ont eu beaucoup de réserve, l’idée de dire que ce sont des choses que l’on dénonce : la consommation, la place de la télévision, les gênait beaucoup. Ils nous ont demandé pourquoi nous nous étions embarqués là dedans, ont fait des remarques telles que : “et puis c’est trop dur à comprendre, on y comprend rien”. Lors de la première conférence de presse à l’Assemblée Nationale, cela a été (soupir)...

Cela nécessitait ce choc là, même pour les personnes engagées. De toutes façons, nous savions que nous ne nous adressions pas d’abord à eux, ce sont les premiers militants, et ont donc forcément un regard sans distance, très engagé sur le sujet. Et finalement, encore une fois, cette capacité de la campagne à créer le débat les a tous étonné. La coordinatrice de ce réseau par exemple m’avait appelée après en reconnaissant : figure toi que c’est vrai, on nous la demande partout dans les antennes abcd, on l’emmène dans les écoles. Finalement ces différentes couches sont très importantes, elles montrent que le principe n’est nullement de dire que les personnes confrontées peuvent être des victimes de surendettement, peuvent être confrontées à des publicités trompeuses, excessives. Il faut prendre ça comme le premier pas pour quelqu’un qui est dépossédé de l’écrit encore une fois, en se disant : interrogeons nous 5 minutes sur tout ce que ça recouvre dans nos usages quotidiens. En tous cas, ils ont tous été frappés de cette capacité à échanger à partir de là, et notamment nos collègues en préfecture, les partenaires sociaux, les syndicats, qui se sont beaucoup emparés de cela. Parce que pour eux, c’est un des exemples emblématiques, justement de ce de quoi on est privés quand on n’a pas les codes de l’écrit, des savoirs de base, et ce pourquoi on doit veiller à ce que chacun bénéficie de ce droit commun. Ce n’était pas inintéressant d’ailleurs, cet effet, qui a été pour les acteurs un effet de rejet, ou en tous c’est de doute, suivi de la réaction “ah bah non”. Après, c’est vrai que du côté des créatifs, ça a été vraiment un gros succès.

La campagne a eu trois prix, je suis allée à la remise des prix Stratégie, il y avait vraiment toutes sortes de causes en face, des choses très efficaces. Pour le monde qui n’est pas celui des acteurs, elle a vraiment été estimée, elle a vraiment fait un tabac, et a du coup été traduite d’emblée en anglais, déclinée, elle a voyagé plusieurs fois, le Huffington Post a fait un article assez tôt sur sa version anglaise, et après on a retrouvé plein plein d’articles en Europe. En réalité c’est très inédit ce terme d’illettrisme, on est quasiment les seuls en France à avoir un terme, à utiliser un mot spécifique. Dans les autres pays, c’est illetteracy, c’est un mot valise qui recouvre les situations de personnes arrivant sur un territoire sans en parler la langue. Nous c’est vraiment une spécificité, nous en avons parlé avec l’UNESCO, et pour la première fois, avec ce réseau européen qui est en train de naître, on a entendu des questionnements sur la création d’un terme. C’est un mot qui peut être vécu vraiment très durement par les personnes concernées, c’est ce que nous disent parfois les acteurs, c’est un mot très stigmatisant, mais chaque fois nous disons essayez de le gommer. L’utiliser c’est permettre de désigner vraiment le phénomène et de ne pas mélanger les politiques, et les situations de formation. En essayant de passer par des détours : “l’accès aux savoirs de base”, on se rend compte qu’ensuite, dans la réalité des territoires, ça a un effet moins frappant.

Ce qui fait que dans les dispositifs cela correspond à toutes sortes d’autres volets, et donc le fait d’utiliser ce mot fait que l’on identifie, on met en place des dispositifs estampillés lutte contre l’illettrisme, correspondant vraiment aux personnes, et répondant à leurs besoins. Puisqu’une personne qui maîtrise parfaitement le français à l’oral et qui se retrouve en formation avec des personnes qui doivent apprendre, si au départ elle a mal été accompagnée, elle va partir, on ne va pas comprendre pourquoi elle part, et elle ne reviendra pas. C’est très important.

En tous cas, la notion de détournement a été bien comprise, elle aurait pu être mal interprétée, on aurait pu croire que c’était une façon de cautionner une société qui laisse de côté, qui détourne, qui consomme, or là c’était plutôt l’effet d’interpellation et de dire attention au contraire, ne laissons pas de côté et prenons garde à ce qui est spontané pour nous mais qui ne l’est pas pour d’autres, cet angle là a été compris.

• N : Dans ce sens là c’est mettre les gens sur un pied d’égalité, sur le fait de se faire tromper par la société de consommation cela réunit les gens.
VL : Tout à fait, et de toutes façons on peut se dire soi-même qu’à un niveau ou à un autre on a été dupés et donc, que c’est une historie de degrés. Et se sentir plus dans cette logique d’appartenance, en responsabilité en quelque sorte en tant que citoyen. Il y a peu de temps un sujet très très chouette qui a été fait sur Interception, c’est un très très bon sujet de France Inter, et le lendemain par exemple il y a une personne des services fiscaux qui a appelé en disant : “j’ai écouté l’émission, je me suis dit que nous aussi on pourrait parfois transmettre des messages, est-ce qu’ils comprennent bien?”.

Il y a eu un article l’année dernière qui parlait des designers urbains qui maintenant s’agacent parce qu’en réunion, on vient leur dire “oui, et quand des personnes qui ne savent pas lire?”, cela fait encore un problème de plus. On est très content, moi cet article je l’avais pris positivement, en réunion, ça y est, ils se posent cette question. En tous cas cela participe tout à fait à cette idée de se dire, qu’en tant que citoyen, prenons de l’information là dessus.

Typiquement la réaction de cette personne qui se demande si elle ne peut pas proposer dans ses courriers un encart clair, simple, une information pratique et un numéro indigo. Nous avons fait ce travail avec pôle emploi il y a deux ans, parce qu’eux-mêmes à la limite, se retrouvent un peu en situation de souffrance professionnelle, en se mettant des oeillères, à se dire “je fais semblant de ne pas voir que la personne en face de moi ne sait pas lire, je ne sais pas exactement, où l’orienter”, c’est douloureux. Et donc là, la grande cause nous a permis d’investir ce champ pour la première fois. Le fait de travailler avec la mutualité française, avec la fédération nationale des orthophonistes, avec toutes sortes d’opérateurs qui se demandent si eux aussi pourraient penser un affichage différent dans les cabinets, proposer une information simple, remettre une plaquette habilement, avec la question de tact. Encore une fois, c’était notre idée avec la grande cause de se dire qu’on peut se poser la question. Mais c’était ce temps nécessaire, et ça c’est ce qui est difficile à comprendre dans le monde de la publicité, et c’est ce qui a été vécu un peu difficilement par le collectif, c’était que c’est une campagne qui nécessitait forcément du temps : du temps pour l’interpréter, on s’arrête parce qu’évidemment ce sont des détournements de logo, marques voiture, parfum, c’était un effet intéressant. C’est-à-dire que là les gens passent vite, devant un logo qu’ils identifient, se rendent compte qu’il n’y a pas marqué Renault ou autre, qu’il y a marqué voiture. Il se demandent ce que c’est, s’arrêtent un temps.

Pour nous, ce temps nécessaire, c’était un peu la parabole, si j’ose dire, de prendre le temps de se demander ce qu’est l’illettrisme. Si je prends un peu le temps de me demander comment je peux agir, je me rends compte que dans toutes sortes d’occasions si je me pose cette question je vais peut-être agir adroitement : la personne dans le métro, je ne vais pas lui dire “bah quoi vous savez pas lire”, je vais lui dire vous voyez, il reste trois stations. Encore une fois, cet exemple est emblématique. Il y avait vraiment quelque chose d’important dans cette notion de temps pris. Parce qu’il est crucial par rapport à ce sujet.