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Diffusion

À  l'Agence Publicis, le 2 avril 2015, Paris   En raison des conditions de réalisation de cette campagne de la LICRA, l’entretien a réuni des membres de la communauté de production et des membres de la communauté de diffusion. Nous publions leurs réponses telles qu’elles ont été produites aussi bien dans la rubrique production que dans la rubrique diffusion. (NDLR)   Communauté de production : Pascale Gayraud, directrice artistique et Fabrice Dubois, concepteur rédacteur   Communauté de diffusion : Gaëlle Morvan, responsable de Publicis Conseil   Interviewés par : Marie Charrieau, Noémie Guillemot, Josselin Merazguia et Soliman Nessa         Présentation de notre enseignement et de notre projet   Gaëlle Morvan : Vous n'êtes pas les premiers à vous intéresser à cette campagne. Elle a eu beaucoup de succès auprès de l’Éducation Nationale. On en est ravi ! Commençons les questions.   Marie Charrieau : Vous avez répondu à notre première question en introduction, vous êtes commanditaires de ce projet n'est-ce-pas ?   Gaëlle Morvan : Nous sommes commanditaire de ce projet. Les projets de la Licra nous tiennent vraiment à cœur, ici à l'agence Publicis. En effet, nous traitons une dizaine de grandes causes par exemple nous avons le SAMU social, la ligue contre le cancer, l'institut du cerveau et de la moelle épinière, nous faisons des choses pour VDF, … une sacré liste. Toutes ces causes sont produites gratuitement chez nous. Il se peut que parfois nous demandions à nos clients une petite participation uniquement sur les frais techniques incompressibles voire des salaires. Nous avons des techniciens à payer, autant le réalisateur, la production jouent le jeu gratuitement, mais là …   Pascale Gayraud : Oui les bébés là, on ne les a pas pris dans la rue.   Gaëlle Morvan : Oui, nous leur avons fait payer uniquement le casting.   Pascale Gayraud : La présence d'enfants doit être déclarée. Gaëlle Morvan : Mais je crois, de mémoire, que nous leur avons offert le casting quand j'y repense.   Pascale Gayraud : C'est possible, je ne m’en souviens pas précisément. Oui je suis directrice artistique. Je monte la compagne avec mon collègue rédacteur.   Noémie : Donc concrètement l'idée part de qui ? De la LICRA ?   Pascale Gayraud : Non   Fabrice Dubois : Non mais il y a quand même un brief !   Gaëlle Morvan : En fait la LICRA …   Noémie : Vous leur proposez quelque chose ?   Pascale Gayraud : Cela dépend des fois ils proposent ou ils ne demandent rien...   Fabrice Dubois : C'est stratégique   Pascale Gayraud : C'est en fonction de ce qu'il se passe dans l'actualité. On peut avoir envie de leur proposer des campagnes. Fabrice Dubois : ou sur un angle ou un sujet qui est plutôt dans l'air du temps.   Pascale Gayraud : Oui sachant qu'ils n'ont pas beaucoup de sous pour faire des campagnes.   Gaëlle Morvan : Puis ils ne les traitent pas de manière publicitaire et ni de manière à sensibiliser le grand public. En l’occurrence, pour cette campagne si on reprend à l’origine, c'est une initiative de notre directeur Olivier Altmann qui avait envie de sortir une campagne et cetera. On a cherché, sans consulter la LICRA, un sujet qui correspond à l'actualité.   Pascale Gayraud : Oui sous différents angles. À cette époque, il est vrai, que le délit de faciès par rapport à l'emploi, était très important.   Fabrice Dubois : et l'inégalité des chances à la naissance aussi ! Oui, on n'a pas le même avenir selon la couleur de peau que l'on a …   Pascale Gayraud : On leur a proposé effectivement ces maquettes.   Gaëlle Morvan : Ils ont accepté tout de suite. Ils ont adoré le geste et l'initiative. Ils nous ont émis quelques remarques. Nous avons joué sur les mots un tout petit peu. La LICRA c'est la seule organisation qui lutte contre le racisme de manière universelle. Il y a aussi « Touche pas à mon pote » ; ce sont les seuls. Ils ont parfois peur de se faire attaquer par la presse ou un syndicat. Les seules choses qu’ils nous ont demandé  c'est de repenser, reposer le poids des mots. C'est là où Fabrice intervient. Nous avons changé un mot dans les propositions, il y a une légère variation. Évidemment, nous leur avons proposé deux campagnes. Au départ, il y en a avait cinq et Olivier Altmann en a éliminé trois.  La première était composée de quatre visuels ; elle a été considérée comme vindicative et agressive pour le syndicat de la police. Elle a quand même été sortie mais plus discrètement en presse. La campagne des bébés a été très médiatisée avec un énorme plan média. Et là cela fait partie de vos questions, nous sommes entièrement intervenus même sur le plan commercial. J'ai appelé tout le monde comme Decaux ou des groupes de presse que l'on connaît. Et même quand l'on ne connaît pas, on y va au flanc pour leur demander un espace gracieux.   Noémie : Y-a-t-il des compromis ?   Pascale Gayraud : Pas du tout ! Sachant que l'on achète en quantité des espaces de presse …   Gaëlle Morvan : Cette campagne n'est pas sortie en TV, ni en radio et nous ne l'avons pas décliné en clip. Jean Charles Decaux a été génial, il nous a offert trois mille panneaux. Je crois...   Pascale Gayraud : Je ne sais plus …   Gaëlle Morvan : C'est énorme ! C'était un gros truc ! On était très content ! C'est très gentil de sa part et c'est très généreux. Généralement, on a une centaine de panneaux, ce qui est déjà pas mal mais il n'y a pas une énorme visibilité. Ici, on a un service de RP, en relation avec les journalistes et c'est comme ça qu'on arrive à médiatiser notre campagne. Sur ce coup-ci sincèrement, tout le monde a joué le jeu. C'était une belle campagne qui a touché tout le monde.   Marie : Lorsque vous parlez de toucher tout le monde, vous aviez une cible plus ou moins définie ?   Fabrice Dubois : C'était surtout une campagne grand public. C'est une campagne pour réveiller les consciences. Pour dire … effectivement il y a une inégalité des chances. On se sert d'une figure publicitaire le bébé, une figure un peu … attendrissante, oui, que l'on retrouve beaucoup dans la publicité pour le détourner comme le petit chaton d'avant. Par ce bébé, nous montrons que tous les bébés quand ils naissent, ils n'ont pas les mêmes chances. L'égalité inscrite sur la devanture des mairies n'est pas forcement respectée. La couleur de peau n'apporte pas le même avenir. C’est une campagne pour le grand public pour éveiller les consciences avec des visuels chocs.   Noémie : Le choix du « costume » comment vous est-t-il venu ?   Fabrice Dubois : C'est quand mêmes des métiers, c'est un peu cliché …   Pascale Gayraud : Cela a un peu évolué mais il y a beaucoup plus de black éboueurs …   Fabrice Dubois : Malheureusement on constate qu'il y a une certaine catégorie de métiers pour une certaine catégorie de population. Vous le voyez les gens qui font le ménage dans des grandes entreprises euh c'est beaucoup de …   Gaëlle Morvan : Bah oui regardez chez nous c'est pareil ! Les trois visuels de notre campagne sont une triste réalité.   Pascale Gayraud : Ce sont certes des stéréotypes mais c'est la réalité.   Marie : Vous parliez des femmes de ménage de votre entreprise, avez-vous eu leur avis sur cette campagne ?   Gaëlle Morvan : Oui, c'est une très bonne question car moi ça m'avait énormément touché. En fait, il y' avait une dame euh d'origine … pareil portugaise qui a été là pendant une dizaine d'années, qui n'est plus là aujourd'hui, qui avait été extrêmement touchée par la campagne. Il y a plein de gens qui nous disait vous allez vous faire lyncher, c'est pas possible, ça va choquer tout le monde ! Les gens qui vont se sentir concernés vont se reconnaître là-dedans … Mais au contraire, la dame nous a remerciés ! Je la voyais tous les jours au quatrième et elle me disait merci c'est une super campagne ! Merci de mettre le doigt sur ça, c'est important pour nos enfants ! C'était hyper touchant ! Très bien reçu finalement.   Noémie : Même si c'est tourné pour le grand public, vous pensez par exemple à l’Éducation Nationale ? Quand je lis « notre couleur de peau ne doit pas déterminer notre avenir », Avec le mot « Avenir », je pense à l'école.   Gaëlle Morvan : Non, nous on pense à …   Fabrice Dubois : Non mais il y a de ça un peu … ce que je veux dire c'est que c'est grand public, ça impact tout le monde. Après il ne faut pas se mentir, c'est une campagne qui dure quinze jours …   Pascale Gayraud : Oui ce n’est pas ça qui va changer les choses …   Fabrice Dubois : C'est une première pierre à l’édifice, mais c'est surtout du long terme ! C'est une campagne. Après cela peut prendre d'autres formes par exemple des chartes.   Gaëlle Morvan : À l’origine, il y avait deux cibles en fait que l'on voulait sensibiliser. Un, les employeurs qui recrutent, les chefs d'entreprises, les patrons, de dire voilà quand il y a un noir ou un chinois, que l'on voit comme un livreur de sushi ou ce que tu veux, il a le droit d'être embauché chez vous. Souvenez-vous tous les deux, on avait envisagé de faire un film à l'entrée d'une boite de nuit avec le black qui se fait jeter. Oui à l'époque, car la campagne est de 2009 et on est en 2015, il y avait ce phénomène, lorsque l'on sortait, on constatait ce refus dans les boites de nuit. C'est le cas de le dire mais tu devais montrer patte blanche ! C'est quand même … voilà ! Et on avait évoqué cette création-là. C'était le contexte de cette époque-là où vraiment à la couleur de peau on pouvait se voir refuser d'entrer. Avec cette campagne, on avait voulu toucher plus large, tout le monde, et à la fois les employeurs avec la discrimination à l'embauche c'est quand même le vrai sujet de cette campagne. Et ensuite, il y a un autre sujet entre les lignes c'est l'éducation de vos enfants. C'est à dire à un moment donné, ce n’est pas parce que tu n'as pas de bagage ou qu'importe, que l'avenir de tes enfants soit en jeux. Tes enfants ne sont pas obligés de faire le métier que tu es en train de faire aujourd'hui. Il faut les éduquer. L'école est gratuite. En France elle est accessible à tout le monde, c'est une richesse incroyable. Ils ne seront pas forcement éboueurs ou je ne sais pas quoi. Il n'y a de sous métiers, ce n’est pas le souci, heureusement ! Vous, parents, prenez l'avenir de vos enfants en main pour ne pas reproduire … car vous n'êtes pas heureux aujourd'hui … Vous employeurs, nous sommes choqués. Il faut cette prise de conscience. Ça marche ça marche pas, en tout cas ça a été énormément relayé dans la presse. Et on était très content des retombées qu'il y a pu avoir ! On est encore plus heureux que l’Éducation Nationale prenne le relai.   Noémie : C'est un choix par exemple de mettre un bébé noir et deux bébés blancs …   Gaëlle Morvan : Oui évidemment !   Fabrice Dubois : Oui ce sont des visuels chocs ! On le sait que ces images peuvent choquer. Nous avons cherché à faire des visuels impactant.   Gaëlle Morvan : C'est pour cela qu'ils nous regardent. Nos bébés, ils ne ferment pas les yeux.   Fabrice Dubois : C'est une campagne sur le constat de notre société en disant voilà nous en sommes à ce point-là, c'est à nous tous de changer. On met la réalité face aux gens en cherchant une prise de conscience en changeant les mentalités.   Noémie : La LICRA finalement, elle n'intervient pas ?   Fabrice Dubois : Oui et non car nous soutenons leur discours. Cette campagne propose une facette du racisme. Là en 2009, nous n'avions pas le climat que nous avons en ce moment. Aujourd'hui, c'est beaucoup plus violent. Nous traitons ici du racisme à l'embauche.   Marie : Comment vous présenteriez cette campagne aujourd'hui dans ce climat « violent » ?   Fabrice Dubois : Aujourd'hui, on n’aurait pas le même sujet à traiter. Il est toujours d'actualité mais je pense qu'il y a des sujets plus brûlants.   Gaëlle Morvan : En tout cas pour l'Agence, vis à vis de la LICRA, c'est d'abord une communication sur des sujets de société et non sur des sujets politiques. La LICRA a de temps en temps pu déraper, il y a eu un film, produit pendant les élections de Marine Le Pen … bref nous Publicis nous n'irons pas sur le terrain politique. Nous nous intéressons à leur noble cause afin de changer les mentalités. Sensibiliser sur des phénomènes de société, en aucun cas sur des sujets politiques. Par exemple, nous pourrions travailler sur une campagne comme « en 2015 on meurt encore du racisme en France ». Je me souviens qu'au sein du comité il y avait des pours et des contres. Certains étaient choqués que l'on mette des bébés. Après, la majorité était très enjouée surtout le président et le service de com'. Il faut interpeller. Là on a une liberté très appréciable pour nous. Pour le service créatif c'est très plaisant. Il y a eu un véritable engouement de la part de toutes les équipes.   Fabrice Dubois : On est évidemment plus libre avec ce genre de projet. Après on ne fait pas n'importe quoi non plus ! On doit trouver un angle …   Pascale Gayraud : une justesse ! Oui il y a un ton à trouver !   Noémie : Vous faites de nombreuses campagnes caritatives c'est au dépend de celle qui vous rapportent financièrement ?   Gaëlle Morvan : Oui nos clients nous payent en honoraire et là, nous ne leur facturons rien. Nous avons effectivement une liberté de création car nous n'avons pas de cahier des charges. Nous travaillons par exemple avec Orange, Renaud, etc …   Noémie : Vous avez un budget alloué pour ce type de campagne « gratuites » ?   Gaëlle Morvan : Oui tout a fait. Après, pour être transparent cela nous permet de faire de la presse création. Nous présentons ces campagnes en ligne sur le site.   Noémie : C'est la vitrine créatrice de l'agence finalement ?   Gaëlle Morvan : Ce n'est pas une finalité ? Mais oui ! Le plan média est beaucoup plus souple donc nous avons plus de liberté, nous les créateurs.   Fabrice Dubois : Un annonceur traditionnel va vouloir tout contrôler alors qu'ici il y a une véritable relation de confiance. Lorsque l'idée est acceptée il y a une vrai liberté et tout le monde travaille quasiment gratuitement.   Josselin : Quel est pour vous l'élément le plus important de cette campagne?   Fabrice Dubois : Ce sont les bébés ! L'idée que l'avenir ne doit pas être tracé par la couleur de peau.   Noémie : Pourquoi trois enfants ?   Pascale Gayraud : C'est une question de sous mais nous voulions absolument une fille dans le lot de bébé pour la parité.   Fabrice Dubois : Le racisme ordinaire est peu à la mode finalement. C'est encore difficile d'en parler car tout le monde y est confronté et concerné. Ça dérange les gens car on a du mal à se séparer de nos a priori et idées reçues.   Soliman : Nous allons présenter ces images à des collégiens, comment pensez-vous qu'ils vont réagir ?   Gaëlle Morvan : Je leur dirai : bossez à l'école et ne jugez pas les gens.   Pascale Gayraud : Je ne sais pas s'ils vont ressentir cela car je le vois avec mes filles. Elles ont des amis de toutes les nationalités c'est peut-être pas si flagrant.   Fabrice Dubois : Après je ne sais pas si en troisième, on a conscience de ce sujet-là !   Gaëlle Morvan : C'est surtout ne jugez pas votre voisin, ce petit éboueur noir il n'a pas eu la chance qu'un patron lui donne un emploi mais il fait ce métier car il doit manger. Ce qui brille n'est pas or. À l'inverse, il ne faut pas juger les gens.   Fabrice Dubois : Peut-être eux ils le voient différemment ou ils pensent que ce n'est pas vrai ! Pour eux le racisme, c'est dans la cour de récré. Ce n'est pas sûr qu'ils soient conscients de ce problème. Où allez-vous proposer cette campagne ? Car ils vont sûrement vous parler de Charlie Hebdo.   Gaëlle Morvan : Aujourd'hui, le sujet c'est plus juif/arabe. On en est là.   Fabrice Dubois : Après cette campagne pousse sur un débat sur le racisme. Mais ce n'est pas un débat consensuel. Peut-être que le noir, l'arabe et le blanc ne vont pas dire la même chose. Ils vont forcément faire parler ces stéréotypes.   Gaëlle Morvan : Il faudra leur rappeler cette discrimination à l'embauche de la fonction de la première de cette campagne. Les gosses se rassemblent en clan ce qui est dangereux donc il faut les sensibiliser.   Fabrice Dubois : Oui et cela s'intensifie avec les réseaux sociaux ! Car ce sont des mini mondes ! Mais c'est peut être possible qu'ils soient choqués !