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Au premier abord on peut voir un homme assis au sol sur un tapis en osier, pieds nus, entouré de ballons de football. Puis, on découvre rapidement l’effet trompe-l’œil : l’homme est en train de peindre des motifs de ballon sur des noix de coco. L’action semble incongrue. Le ballon, synthétique, souple, sphérique, se voit remplacé par une matière organique, irrégulière, dure. L’exotisme des noix de coco suggère qu’il doit se trouver dans un pays chaud, éloigné de l’Europe.

Pour l’instant, une même impression a touché nos observateurs : l’homme doit être en situation de précarité. Serait-ce à cause de ses pieds nus, de sa position au sol et de son pantalon taché par la peinture ? Ou alors est-il question de sa position géographique, suggérée par les fruits et la couleur de peau ? C’est en tout cas l’association de ces signes qui ferait évoquer la pauvreté de l’homme. De notre point de vue de médiateurs, cette pauvreté peut faire écho à la situation économique de pays dits en voie de développement et à cette fameuse “fracture Nord/Sud” rendue visible par les médias.

Tout le monde a reconnu le quadrillage noir et blanc (icosaèdre tronqué) propre au ballon de football et qui serait un motif “universel” selon le photographe. Pourtant, on pourrait imaginer que quelqu’un n’y perçoive qu’un simple décor géométrique, sans plus de correspondance. Si ce groupe a reconnu les attributs du football, il identifie avec plus de difficulté ce qui pourrait le rattacher à cet exotisme précaire. À ce sujet, Thierry Fontaine ne se prononce pas.

Le photographe ne souhaite pas fournir ses interprétations de l’image et préfère laisser libre cours à l’imagination de chacun. Par le choix d’un cadre rapproché, il augmente le mystère qui émane du hors-champ de la photo. L’homme pourrait être entouré de monde, non loin d’un marché ; il pourrait se trouver seul au bord de la mer ; il pourrait aussi être un artiste au travail dans la cour de sa maison en banlieue parisienne (comme peuvent le suggérer les graviers qui jonchent le sol au second plan). Il serait d’ailleurs vain de chercher ce qu’a voulu signifier l’artiste. Pour Thierry Fontaine, ses images sont des projections de l’esprit, comme des “flashs” dont la logique n’est pas anticipée.

Le titre de la photo, Le fabricant de rêves, a une fonction relais, c’est-à-dire qu'il n'a pas de rôle descriptif mais qu’il apporte un interprétant supplémentaire à l’image. Certains y ont vu une métaphore de la fonction sociale du football, source d’espoir et parfois opportunité d’ascension pour les plus défavorisés. Le titre confirme aussi la confrontation de deux univers opposés : le football comme phénomène socio-économique planétaire contre un exotisme prônant le retour à la nature.

Au premier abord, collégiens et médiateurs, nous avons tous cru observer une image documentaire et nous ne soupçonnions pas de son degré de mise en scène. Pourtant, la photographie a été montée de toutes pièces. Les ballons ont été peints par Thierry Fontaine lui-même, sur une idée originale, et l’homme est un de ses amis. Le photographe a l’habitude de fabriquer, ou de faire fabriquer les objets qu’il met en scène.
Il aime justement jouer sur l’ambiguïté des genres, entre documentaire et fiction, “image trouvée et image fabriquée”. Néanmoins, l’image doit être crédible pour fonctionner, il faut que “l’on puisse croire que ça aurait pu exister”. L’idée n’est pas de piéger le public ou de garder un secret mais plutôt de laisser se répandre le doute. Il préfère ainsi ne pas le préciser dans ses supports de médiation lors d’expositions. Cette photographie est donc une mise en abîme, celle d’un fabricant placé dans une image fabriquée. Le titre de l’œuvre prend soudain un autre sens pour une des collégiennes. Le fabricant de rêves incarne aussi le rôle de l’artiste qui “transforme les choses et les rend plus belle”.

La révélation des procédés de création de l’artiste pourrait faire naître une deuxième lecture, cependant, elle n’a pas nécessairement modifié l’interprétation des observateurs. Selon eux, l’artiste cherche à provoquer une prise de conscience sur les conditions de vie difficiles de certains pays. “Est-ce qu’il s’agit d’une critique de la domination du monde Occidental sur un autre monde ? Certainement” s’interroge Thierry Fontaine qui, cependant, se refuse à être un “idéologue”. Il admet volontiers qu’au-delà de vouloir faire de “belles images” l’artiste a aussi le rôle “de prendre la parole pour ceux qui ne l’ont pas”.

C’est sur la frontière ténue entre réel et imaginaire, certitude et doute, que Thierry Fontaine voit émerger la valeur artistique. Tant mieux si son art peut éveiller les consciences et s’il peut être perçu comme engagé par d’autres. L’important, selon lui, étant de ne pas brimer les processus d’interprétation.

• Une absence de contexte ? On peut s’étonner que personne au sein du groupe, ni d’ailleurs le photographe lui-même, ne questionne le contexte de diffusion de l’image. Comme si cet aspect n’avait plus autant d’importance. Serait-ce les effets de l’ère numérique qui auraient provoqué l’illusion d’une décontextualisation ? Une chose est sûre, cette image est analysée comme elle a été trouvée : un visuel numérique publié sur le site internet d’un photographe. Puisqu'il ne s’agit pas d’un tirage présenté lors d’une exposition, nous n’avons pas eu recours à d’autres diffuseurs que le photographe lui-même.

Il faut donc questionner le rôle de l’interface web : si cette dernière a multiplié les possibilités d'autopromotion de l’artiste, elle ne s’est pas pour autant substituée aux autres instances de diffusion. Thierry Fontaine peut vivre de son activité de photographe. C’est en le questionnant qu’on apprend qu’il est représenté par une galerie, que ses tirages sont réalisés en argentique pour un nombre très limité d’exemplaires vendus. Néanmoins, ces informations ne font sens qu’au stade d’une deuxième recherche de la part de l’observateur, qui voudrait alors évaluer la valeur de l’image.